G�rard Wormser : Avant-propos
Foin des comm�morations. Sous le voile du souvenir, elles sacralisent le pr�sent et insultent l'avenir. En Europe, le d�sespoir de nombreux jeunes et le creusement des in�galit�s permet-il de pavoiser, vingt ans apr�s la r�unification ? La crise financi�re nous a montr� que la soci�t� civile ne peut exister qu'aux marges du syst�me de cr�dit, qui conditionne la mise en �uvre de ses projets. Il nous faut donc penser le rapport entre les institutions �conomiques, le m�rite social et l�estime de soi. Les r�flexions qui suivent esquissent des voies pour situer une humanit� dont les pr�f�rences se d�veloppent aux marges des flux mondialis�s. Un choix de vie n�est pas un arbitrage financier. Et si une soci�t� peut vivre � cr�dit, il n�y a pas de compensation pour des existences g�ch�es. Comment croire qu�une � soci�t� de la connaissance � puisse na�tre dans les c�nacles qui ont accompagn� le cynisme de l�ing�nierie financi�re, des d�localisations et des cr�ances pourries, qui ont r�pandu la vulgate de � l��thique des affaires � et de � la bonne gouvernance �, ont assur� leur pactole et nous bercent � pr�sent des promesses de la croissance durable ? Si l�am�lioration des � marges � des soci�t�s cot�es en bourse doit �tre l�horizon presque avou� des politiques publiques europ�ennes, ne nous �tonnons pas de l�abstention �lectorale dont traite Gilles Rouet ici m�me. En une �poque d�boussol�e, la tentation collective du repli sur une identit� fantasm�e peut �tre mise en regard de l�habilet� des entreprises multinationales � promouvoir leurs int�r�ts en recrutant des talents venus du monde entier. Nos soci�t�s peuvent aussi b�n�ficier de la richesse de combinaisons culturelles in�dites. Nous voudrions �valuer nos institutions � l�aune de la place qu�elles sauraient faire � la diversit� des origines, des parcours et des talents.
Comment d�sinhiber l�avenir ? Si la duret� morbide des relations de travail ne g�ne pas les conseils d�administration, c�est que la prosp�rit� du capitalisme se fonde sur l�acceptation par ses agents de renoncer � l�essentiel de leurs orientations les plus personnelles. M�dias et consommation donnent le ton et les relations de proximit� peinent � se cr�er entre voisins ou coll�gues. Pourtant aucune fatalit� ne r�serve aux uns la pr�carit�, aux autres, quelques privil�gi�s, l�insouciance. La culture politique serait une id�e neuve en Europe si elle parvenait � rompre avec l�autoc�l�bration m�diatique des �lites, qui conforte en sous-main tous les conservatismes. Aux cot�s de Jean Monnet, Jacques-Ren� Rabier avait cr�� il y a cinquante ans le service d�information de la Commission europ�enne. Il ne lui avait pas �chapp�, non plus qu�� sa collaboratrice d�alors Jacqueline Lastenouse, que l�exclusion des politiques culturelles et �ducatives du champ d�application du Trait� de Rome emp�chait les institutions europ�ennes de s�appuyer sur d�autres �lites que celles de l�industrie. Faute de compter sur une culture europ�enne, concluait Jean-Pierre Jouyet au terme de la pr�sidence fran�aise, l�Europe des 27 ne peut faire face aux �volutions du monde. Jos�-Manuel Barroso entame sa nouvelle pr�sidence de la Commission avec une conviction voisine. A l�occasion des vingt ans du Programme Jean Monnet, ses propos furent sans �quivoque. Il affirme la n�cessit� d�une Europe politique, celle o� les gouvernements assument leurs �checs sans les imputer aux services qu�ils ont cr��s. Sa devise sera � interd�pendance et solidarit� �. A d�faut de supranationalit�, la Commission europ�enne doit mobiliser des initiatives locales ind�pendantes capables de faire progresser l�id�e d�Europe. Nous en serons. Apr�s une saison europ�enne 2008 consacr�e au dialogue interculturel, l�ann�e 2011 sera celle du b�n�volat et de l�engagement civique. Nous appelons nos lecteurs et correspondants � nous faire part de leurs projets, pour illustrer ensemble cette dimension transversale de l�existence collective, fondatrice de toute dynamique et de tout progr�s. Cette bonne volont� pour agir n�est-elle pas par excellence l�affectio societatis sans laquelle il n�est pas d�espace public ?
Les r�flexions de ceux qui th�matisent les r�seaux sociaux semblent converger avec d�anciennes traditions philosophiques. Yocha� Benkler, dont l�ouvrage La richesse des r�seaux (PUL) vient d��tre traduit � l�initiative de Jean Kempf, le montre de mani�re exemplaire. Notre s�minaire parisien 2009-2010 de la MSH Paris-Nord et de l�INHA d�veloppera le th�me de la valeur ajout�e des r�seaux ouverts pour une meilleure appropriation des outils d�mocratiques actuels. N�est-il pas vital, dans l�esprit du rapport Stiglitz, de calculer les gains pour la collectivit� de l�engagement quotidien et de l�intelligence concr�te ? Les indicateurs �conomiques traditionnels ont un effet d�autovalidation qui tient pour partie � leur mani�re d�ignorer les apports de l�intelligence collective et des sph�res d�activit� hors-march�. Avant m�me d�augmenter la r�tribution sociale de ces apports, il importe de mesurer l��tendue des sph�res de la gratuit�. M�me si la croissance �conomique a toujours combin� la plus-value sur les salaires avec l�accession progressive de certaines populations � la capacit� de consommer, il faut voir comment le consentement des populations a repos� sur de nombreuses zones de gratuit�. Quand se mit en place l��cole gratuite et obligatoire, c��tait une condition de la d�mocratie. L'�tat-providence et la s�curit� sociale ont accompagn� la croissance du si�cle dernier. Pour notre temps, l��conomie de l�immat�riel pose la question du d�ploiement hors de la sph�re marchande des ressources pour s�informer, pour traduire, pour �changer. C�est un enjeu politique central quand la presse est en faillite, les groupes de m�dias aux mains des publicitaires et des financiers. La protection des int�r�ts des musiciens de vari�t� est un pr�texte un peu mince pour �touffer cet indispensable d�bat. Certes, la gratuit� des contenus fait le jeu des multinationales des t�l�coms, seules alors � pr�lever leur redevance sur les contenus diffus�s. Pour autant, faut-il se rallier aux accords de gr� � gr� entre d�tenteurs de droits d�auteurs ? Les accords � l��tude entre Google et les �diteurs seront d�terminants pour les ann�es qui viennent. Apr�s avoir affol� le march� en diffusant largement des contenus sous droits, Google est en situation de contraindre les �diteurs � lui conc�der le droit d�exploiter l�galement ces m�mes droits, en pratiquant le m�me tarif que celui consenti habituellement aux diffuseurs � physiques �. Rendues disponibles apr�s num�risation, ces �uvres deviendront essentiellement t�l�chargeables, bouleversant radicalement l��conomie de la culture �crite en pr�cipitant les �diteurs du monde entier vers le livre num�rique rendu accessible par quelques portails multilingues universels. L�adjonction croissante de fonctions r�dactionnelles et de communication � ces bases documentaires interconnect�es peut se parer des vertus du service d�int�r�t g�n�ral, et contribuera � cr�er du � world content � comme il y a de la � world music �.
Il n�y a d�avenir que l� o� une soci�t� fait confiance aux g�n�rations montantes et dirige vers elles sans d�lai les ressources et les cr�dits disponibles. Jo�lle Zask montre avec pr�cision que la culture est une composante centrale de l�individuation, au point que � le sacrifice de l�int�r�t individuel (�go�ste, priv�, �gocentrique) vide la culture, quel qu�en soit l�aspect consid�r�, de sa substance. Une cr�ation culturelle qui est subordonn�e � l�imp�ratif de l�utilit� commune n�est pas une cr�ation, la libert� et l�impr�visibilit� en sont �t�es �. Lorsque le tiers de cette g�n�ration manque d�emploi stable, financer la gratuit� et le b�n�volat n�est donc nullement une utopie. C�est un imp�ratif social pour renforcer la capacit� d�intervention des plus jeunes qui affrontent les questions laiss�es pendantes par les b�n�ficiaires des Trente glorieuses. Nous en parlions ce printemps avec la journaliste Isabelle Durieux, avant qu�elle ne soit rattrap�e par la maladie dont elle tentait de se relever. Int�ress�e par le Festival �tonnants Voyageurs de St Malo, elle rejoignait l��quipe de Sens Public surprise par la qualit� du site et motiv�e par le d�fi de son d�veloppement. Nous avions su toucher sa curiosit�, son d�sint�ressement et sa motivation � agir dans le respect d�autrui. Ce pari d�une cr�ation au service d�existences plus riches et moins inqui�tes caract�rise nos partenaires. Au Grand Lyon, Jean-Loup Molin invite chacun � aborder les dynamiques actuelles de mani�re non conflictuelle. Nous devons � son amiti� et � sa sollicitation de publier l�essai de Philippe Dujardin qui ouvre ce num�ro, ainsi qu'un entretien sur le devenir des sciences sociales. Les coop�rations d�aujourd�hui sont autant de passages vers l�avenir, selon les conclusions de Philippe Dujardin, fondateur d�une pens�e symbolique renouvel�e : nous sommes contemporains des causes que nous actualisons. La contemporan�it� peut se concevoir, alors, non sur un mode spatial, mais au regard d�une forme verbale : faire ; le faire � actualit� �.
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